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Coloquinte

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Le monde de Coloquinte

C'est au pied du mur qu'on reconnaît le cul-de-sac
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Déflagration

 

Une soupe de légume, quelques pâtes, un fruit ; le repas est des plus simples mais très agréable en sa compagnie. La conversation légère, sans interruption, ponctuées quelques sourires amusés. Un thé, un café, je rassemble mes affaires pour repartir. Mais il n’est pas fatigué, il aimerait que je reste encore un peu.

 

On s’installe dans le canapé pour mieux profiter de la musique. Côte à côte. Premier silence. Prolongé. J’aurais dû me taire. Je n’ai pas analysé d’où me venait cette pression. Ni depuis quand c’était là. Je sais juste qu’il me fallait au moins le dire – à défaut d’agir – pour m’en libérer : « J’ai envie de t’embrasser ».

 

Sa réponse, en quatre mots, a fait exploser brutalement le barrage que j’avais réussi à dresser entre nous. Violemment. Je ne comprends pas ma réaction. Puissante et douloureuse. Jusqu’à me faire saigner. Comme s’il avait passé la soirée à déposer tout un tas de mines, une à une, à l’intérieur de mon ventre. Ces quelques mots ont tout embrasé d’un coup : il a envie de moi. Il en rajoute : il a envie, comme chaque fois qu’il me voit. Toute la soirée, il a essayé de penser à autre chose. En vain. C’était donc ça ! Je me suis pris en pleine tronche ses phéromones durant toute la soirée. Je n’y ai pas prêté attention,.je n’étais pas venue pour ça. Jusqu’à ce qu’il allume ce qui ne demandait qu’à brûler. Je l’écoute alimenter les flammes de sa voix, les attiser de son regard sur moi. Je me tourne vers lui. Nos yeux se croisent. Et tout d’un coup, il me repousse durement : il est avec quelqu’un en ce moment, il ne se passera rien entre nous.

 

Je regarde devant moi, dans le vide. Je ne sais pas quoi dire. Tout s’est embrouillé soudainement. Déconcertée. Je balaye vers un recoin de mon âme mes sentiments, mes envies, mes désirs, la claque finale, finalement je vais repartir. Ce sera plus simple… Il est désolé, il a des principes. Mais bon sang qu’il a envie. Pourtant, il s’est envoyé en l’air toute la nuit dernière, jusqu’au matin. D’ailleurs, il se rappelle nos week-ends sous la couette. À ne faire que ça. Il adorerait revivre tout ça mais bon… Oui, bien sûr, je comprends, limite je compatis. Mon sac, mon manteau, bisous, petits sourires, un geste de la main au loin, à bientôt !

 

Sur l’autoroute qui me ramène chez moi, je réagis enfin. Saloperie. La colère monte. J’ai envie de hurler. Sur moi d’abord. Pourquoi être restée aussi stoïque devant sa cruauté ? Il me mutile et je le laisse faire. Le pire, c’est qu’il m’a déjà fait le coup cet été. Et ce sourire ridicule que j’affichais en partant ! Merde, faut-il que je m’éloigne de plus de dix kilomètres pour ne plus subir son influence ? Tout compte fait, je crois il aime que je le désire. Voilà, c’est ça. Cette situation lui plaît ainsi, il lui suffit de l’entretenir. Il sait comment m’allumer. Et se planquer derrière ses fichus principes pour ne pas aller plus loin. Moi, il me reste juste le sentiment de me faire larguer. Encore une fois. Aussi lamentable. Aussi douloureux.

 

 

Le complexe du homard

 

« On va vous jouer un slow, c’est le moment de vous faire inviter les filles ! ». Tu parles, je suis au fond de la salle, à la caisse. Ça ne va pas être facile ! Le groupe entame les premières mesures et je le vois avancer vers moi en souriant. Ah ben si finalement, y a moyen ! Sans hésiter, j’abandonne mon poste à ma copine et me jette dans ses bras. Il est surpris mais se laisse entraîner sur la piste. De toute évidence, il n’a pas fait exprès de venir vers moi à ce moment là. Il fait rarement les choses exprès. Ses mains dans mon dos, les miennes autour de son cou, je crois que c’est la première fois qu’on danse ensemble. Quatre mois se sont écoulés depuis notre séparation. Quatre mois où je n’avais plus ressenti le plaisir d’un contact charnel avec un homme. L’effet est immédiat, je me sens bien dans ses bras.

 

 

 

Ils ont été plusieurs à se demander ce que je faisais avec lui. Moi-même j’en étais consciente et on en avait parlé. Il n’a rien de ce que je recherche chez un amant : pas de passion, pas de conversation, pas d’énergie, peu d’activité physique, rarement disponible, aucun point commun entre nos deux vies. La plupart de ses traits de caractère m’agacent. Et pourtant, j’avais besoin de lui. Besoin d’être avec lui. Il m’a fallu longtemps avant de comprendre.

 

J’aimais lorsqu’en descendant une rue bondée, les gens s’écartaient systématiquement à notre passage. J’aimais qu’il soit collé contre mon dos lorsqu’on discutait avec un groupe d’amis. J’aimais lorsqu’il m’aidait à mettre mon manteau. J’aimais être petite dans ses bras. J’aimais tout simplement me sentir protégée lorsque j’étais avec lui. C’était bien suffisant pour composer avec ce qu’il n’était pas.

 

Jusqu’au jour où je me suis secouée. Que j’ai décidé de faire face à la vie et ne plus me servir de lui pour me planquer. Ça n’a pas été très difficile, j’avais un autre combat à mener. Un combat contre un ennemi qui, s’il n’avait pas de visage, avait au moins une existence réelle. Mesurable. Quantifiable. Et solutionnable.  

 

Maintenant que j’ai gagné ma bataille, je replonge avec délice dans le cocooning doucereux de ses bras. Comme on se recroqueville au fond de son lit pour ne pas affronter la réalité. La mienne me mange de l'intérieur depuis bien longtemps et chaque tentative d'affrontement me renvoie face à ma vulnérabilité.

 

 

Le slow terminé, je dois remettre les pendules à l’heure. Non, on ne se remet pas ensemble. C’était un tendre moment, j’ai apprécié, mais ça n’ira pas plus loin.

 

Si seulement je pouvais m’en convaincre moi-même…

 

Économie religieuse

 
Extrait d'une conversation à propos de la création du purgatoire dans la tradition de l'église catholique au XVe siècle :
 

 

(...) Faut dire qu’ils ont fait fort. Aujourd’hui ils sont leader du marché de la religion alors qu’ils ont quand même eu pas mal de difficultés.

Déjà quand ils sont apparus, ils avaient pas mal de concurrents, notamment les juifs sur le marché du monothéisme et, malgré ça, ils ont réussi à passer n° 1 et à centraliser leur siège social au Vatican.
 
Après, ils ont dû affiner leur produit, surtout qu’à la base, c’était un plagiat total de celui des juifs. Mais bon maintenant, ils ont plein de produits différents, et tous les clients peuvent y trouver leur compte. L’idée de base reste la même (vie éternelle, et tout), mais avec des spécifications différentes suivant les églises Baptiste, Épiscopale, etc.

Et même les musulmans qui sont arrivés plus tard sur le marché ne peuvent plus suivre, même en faisant du dumping sur le produit avec les 70 vierges et tout.

Les juifs sont restés sur un chiffre d’affaire stable et maintiennent leurs parts de marché grâce à un fort protectionnisme qui, même si il freine leur croissance, leur garantit des bénéfices constants.

Bon après, il y a les petites boîtes qui essayent de démarrer en start-up, mais avec le monopole que détiennent les 3 religions révélées, c’est totalement impossible de se faire une place parmi les géants qui exercent un lobbyisme constant pour les faire cataloguer comme sectes et les faire couler.

À la limite, il y a la scientologie qui a pu se faire une petite place mais elle est à deux doigts de flancher, et je ne parle même pas de la secte raëlienne qui, même si ils font des bénéfices pour le moment, est vouée à disparaitre…
 
(Kicker, sur www.spontex.org)
 

 
 
 
 

Darwinesque n'est-il pas ?

 

On est un peu en avance. Sur un parking de petit supermarché, Fille Troisième et moi attendons dans la voiture que l’heure tourne. Très rapidement, elle me signale le jeune homme, là-haut, qui nettoie consciencieusement ses portes-fenêtres de balcon de l’autre côté de la rue. Les commentaires vont bon train :

– Il y a encore une trace là !

– Ça y est, il l'a vue.

– Pas terrible son produit, ça laisse plein de marques.

– Tu crois qu’il fait ça tous les jours ?

– C’est un mec comme ça qu’il nous faudrait à la maison.

– C’est sa copine qui va être contente. 

– C’est sûr, ce n’est pas un boulot de fille.

– Sans le t-shirt, ça serait sympa aussi !

– Si ça se trouve, il est célibataire mais sa mère vient dîner ce soir.

– Zut, il a fini. Les autres fenêtres aussi ?

– Ah non, elles sont déjà faites.

– Dommage…

 

Les minutes s’égrènent doucement, on reporte notre attention sur les gens qui passent. Un vieux monsieur à chapeau, une baguette dans une main, un paquet de jambon préemballé dans l’autre :

– Il vit seul celui-là.

– Encore un adepte du jambon-beurre. Mais sans beurre.

 

Puis une dame, guère plus chargée, avec une salade verte et des radis :

– Celle-là aussi vit seule, c’est sûr.

– Elle est peut-être au régime.

– En tout cas, elle ne cuisine pas.

– C’est triste les gens tous seuls.

 

Petit moment de silence. Puis Fille Troisième sort de ses pensées en concluant :

– Y en a qui n’ont pas de problème de contraception. Leur tête leur suffit !

 

Pas très gentille sa réflexion mais tellement inattendue, j'ai éclaté de rire !

 

Bon choix Madame

 

Dans cette célèbre société de vente par correspondance, les télé-conseillères ont pour obligation de conclure chaque prise de commande téléphonique par un joyeux et sincère « Vous avez fait un très bon choix ! ».

 

D’accord, c’est probablement très sympa à entendre quand on vient d’acheter un super petit ensemble ou une jolie paire de draps. Mais, dans leur gros catalogue, il y a également une belle collection de vibromasseurs. Que penser de ce « Vous avez fait un très bon choix Madame Martin ! » dans ce cas…

 

Petite raillerie familiale

 

Dans le lycée de Fille Troisième, tous les élèves en classe de seconde doivent choisir un thème d’engagement. Une approche du bénévolat, de l’aide à son prochain sans autre compensation que le plaisir de se rendre utile.

 

Fille troisième a choisi de donner un peu de son temps auprès des personnes âgées. Ce en quoi je l’ai félicitée. Certes, il y aura des personnes très gentilles, d’autres plus grincheuses mais elle sera gratifiée de sourires et peut-être même de petits gâteaux.

 

Elle est bien consciente de tout ça et me précise même :

« Je sais que ce n’est pas toujours facile, il y en a qui ne voient plus beaucoup, d’autres qui sont sourds mais – elle me regarde bien droit dans les yeux avec un grand sourire – j’ai l’habitude avec toi ! »

 

Quelque part, je suis bien contente qu’elle n’ait pas choisi d’aider les handicapés mentaux…

 

Sept heures d'une vie

 

6 h 30, le ciel commence à s’éclairer timidement, je claque la porte derrière moi. Ça va encore être une de ces jolies journées ensoleillées de début d’automne, douce transition avant que ne s’installe pour un bon moment la pluie froide et la grisaille. Je marche dans la rue déserte, la tête vide. Je m’arrête un instant, je réfléchis au trajet à parcourir jusqu’à l’arrêt de bus : demi-tour, il faut que je prenne l’autre rue. Ça commence bien !

 

Voilà, plus que le gros carrefour à traverser. De l’autre côté du rond-point, je vois l’abribus un peu à gauche sur le trottoir d’en face. Et en même temps, mon bus qui arrive par la droite. Petit calcul rapide… trop juste, impossible de traverser maintenant. Et personne à l’arrêt, il ne ralentira même pas. Zut, si je le rate, je serai en retard. Petit instant de panique. Je m’agite, je fais de grands gestes, le chauffeur me répond sur le même ton : nous nous sommes compris. Je laisse passer un camion, deux voitures, je traverse en courant, je grimpe rapidement, balbutie un merci et m’assois. Au fait, est-ce que c’était le bon bus ? Tant pis, pour l’instant il va dans le bon sens, j’aviserai en temps voulu.

 

Pendant que les maisons grises et jaunes en fonction des emplacements des lampadaires défilent, je me dis que j’aurais dû accepter la proposition de ma mère qui voulait m’emmener en voiture. Finalement non, c’est aussi bien ainsi, je n’ai pas envie de parler. Plus personne ne monte ni ne descend aux arrêts suivants, j’y serai en moins de vingt minutes.

 

 

Quand j’arrive dans ce grand bâtiment moderne, tout est bien calme, juste un homme à l’accueil. Je ne sais pas comment lui dire les choses. Il m’interrompt gentiment, il lui faut simplement mon nom, il saura. Prendre là tout de suite à droite, ascenseur, premier étage, zone verte, puis à gauche, et au fond du couloir la salle d’attente. Les escaliers sont en face de l’ascenseur.  Quatre femmes sont déjà là, dans un silence pesant. Je plonge le nez dans mes papiers en attendant que l’infirmière m’installe dans ma chambre. Elle m’indique mon lit et me liste mon paquetage : une serviette de bain, un produit désinfectant et une blouse bleu marine en papier tissé. À travers la fenêtre, je distingue à peine le parking en dessous, il fait encore trop sombre ; je dois me coller à la vitre pour ne pas voir mon reflet. Quelques larmes s’échappent furtivement. Je voudrais être ailleurs. Chez moi. Le seul endroit où je me sentirais en sécurité. Je crois que j’ai peur. Il faut que je m’occupe l’esprit. Penser au cadeau d’anniversaire que je me suis offert hier. C’était le but : me gaver de jolies images pour pouvoir les réutiliser aujourd’hui.

 

L’idée m’est venue lorsque je l’ai rencontré en soirée : une amie nous a présentés, il ne connaissait personne d’autre. Une attitude timide avec un physique d’haltérophile, le contraste était craquant. Échange de banalités sympathiques, mais impossible de converser trop longtemps, je dois retrouver mes amis. Un peu plus tard, je l’ai aperçu en compagnie d’une grande blonde en mini-jupe. Ça m’a fait sourire. Nettement moins le grand black qui louchait également sur cette cible trop facile. C’est au moment de partir, lorsqu’il a posé sur moi ce regard si touchant que mes doutes se sont envolés. Quelques messages échangés les jours suivants et le deal était fixé : pour mon anniversaire, il m’offre deux heures de son temps et je fais de lui ce que je veux. Yeahhhhh !!!

 

Ma colocataire du jour – une vieille dame qui me paraît être une habituée des lieux – sort de la douche, c’est mon tour. Amusant, je m’attendais à de l’eau un peu partout, un emballage de savon qui traine, quelques cheveux… mais là, rien. Tout est impeccable. Ça me change des hommes qui ne peuvent s’empêcher de marquer leur passage dans ma salle de bain !

 

Je m’installe sur le lit pour feuilleter un magazine. Un Closer qui nous a été donné gracieusement quand j’ai acheté des chaussures à Fille Troisième. À la troisième page, je laisse tomber. Je n’accroche pas. J’extirpe de mon sac à main un livre de poche. Un vieux livre que j’avais retrouvé chez ma mère la semaine dernière, il m’avait été offert par une copine de troisième. Ça date ! Pas terrible non plus, une histoire à l’eau de rose dont on devine la fin dès les premières pages, mais c’est toujours mieux. J’ai froid. Je renfile mon gilet par-dessus la blouse bleue, j’étale mon manteau sur la mince couverture et m’entortille dedans. Je relis deux fois chaque paragraphe. J’ai du mal à me concentrer.

 

Une infirmière passe pour vérifier tension, température et papiers. Seul un petit rideau me sépare de ma voisine, je ne peux m’empêcher d’écouter. Et d’être surprise lorsqu’elle donne sa date de naissance. Je lui aurais comptabilisé au moins soixante-quinze ans. Elle n’en a même pas soixante-cinq. C’est vrai qu’elle n’a pas trop de rides mais tout dans son apparence, sa façon de marcher, de parler me l’ont fait classer dans les « plus vieille que ma mère ». À moins que ce ne soit ma mère qui ne fait pas son âge et fausse mon jugement…  Il faudra que je le lui dise. Mais toute veille qu’elle est, lorsque l’infirmière lui demande quelle est la personne à prévenir et le nom d’une personne de confiance, elle répond dans les deux cas : « Mon mari ». Une chape de solitude me tombe sur les épaules. J’aurais aimé ce matin avoir une main à tenir pour venir ici. Pas simplement un ami qui se serait senti obligé de me faire la conversation, de me dire que tout va bien se passer, à qui j’aurais dû faire bonne figure non, juste quelqu’un qui m’aurait rassurée par sa seule présence, qui aurait attendu avec moi en silence, qui m’aurait fait me sentir moins vulnérable, auprès de qui j’aurais pu me blottir. Je m’enroule un peu plus dans ma couverture.

 

Un brancardier vient chercher la vieille dame. J’ai toujours le nez dans mon livre. Du moins j’essaie. Mes yeux n’arrivent plus à suivre les lignes. Je laisse tomber et décide de dormir. De ma mémoire, je m’oblige à extirper mes souvenirs d’hier. Son corps, mes mains, ses baisers, son regard, sa curiosité pour la pile de livres à côté de mon lit, nos rires, sa tendresse… C’est une aide-soignante qui me réveille lorsqu’elle vient refaire le lit de ma voisine. Je me redresse et reprends ma lecture.

 

Ça fait trois heures que je suis dans ma chambre lorsqu’on vient enfin me chercher. Allongée sur le brancard, mon chauffeur ramène le drap au-dessus de moi, rajoute une couverture par-dessus et remonte les barrières sur les côtés. Les lumières blanches du couloir s’égrainent régulièrement. Ça me fait remonter trente ans en arrière, un accident de moto, un court instant de lucidité de quelques secondes dans mon inconscience de deux jours. Les néons défilaient bien plus rapidement, je crois bien que les infirmiers courraient. Aujourd'hui, je profite du trajet, l’ascenseur, les couloirs, les portes automatiques… les larmes refont surface. Il compatit à sa manière avec un « Vous seriez mieux chez vous, n’est-ce pas ? ». Au passage, d’un geste rapide, il envoie voler le petit chapeau vert d’un collègue assis dans un coin. C’est idiot mais ça me fait sourire. Tout d’un coup, il m’arrête le long d’un mur. « Je vous laisse là, on va venir vous chercher. » Contre le mur opposé, une femme étendue sur un brancard, comme moi. Et encore une autre un peu plus loin. Une quatrième nous rejoint de mon côté. Quatre corps abandonnés dans un couloir, des gens en blouse blanche qui passent au milieu sans nous jeter un regard. Sauf une infirmière qui nous lance un joyeux « C’est bien calme ici ! », sans ralentir le pas. Rien d’autre à faire qu’à attendre.

 

Je me sens mal. L’impression que nous sommes parquées comme du bétail avant d’aller à l’abattoir. Plus aucun effet personnel sur moi, même pas une pince à cheveux. Je ne suis plus personne. Je ne suis plus qu'un être vivant sans âme. Je n’existe plus pour les autres. Je remonte mes genoux, me plie à moitié sur le côté. Je voudrais me cacher, disparaître. Je tourne ma tête vers le mur, je ne veux pas montrer mes larmes qui ne cessent maintenant de couler doucement. Je tente désespérément de rappeler mes bons souvenirs mais ça ne fonctionne plus. J’ai peur mais je ne sais pas si c’est vraiment de la peur. En tout cas, ce n’est pas comme lorsque je me suis lancée dans le vide avec un élastique aux pieds. Différent aussi de l’angoisse d’avoir attaqué un virage beaucoup trop vite. Rien à voir non plus avec le stress précédant un discours devant plus de cinquante personnes. Non, là mon estomac ne réagit pas, mon cœur ne bat pas plus vite. Juste une peur latente d’être coincée en milieu inconnu, hostile, sans aucune possibilité de fuite. Oui, c’est ça. Je suis sans défense, sans arme, dépendante du bon vouloir de ces gens en blouse blanche, dans l’incapacité de gérer quoi que ce soit, obligée de leur faire confiance. Et je ne leur fait pas confiance. Je ne peux pas. J’ai beau essayer de me raisonner, mon instinct me dit de fuir. Ne pas me laisser faire. Je sais pourtant ce qui va se passer, tout m’a été expliqué, détaillé. Mais je n’ai qu’une envie, c’est de courir au bout de ce fichu couloir, les empêcher de m’attraper. Je me recroqueville un peu plus. C’est tout ce que je m’autorise à faire.

 

Une infirmière vient devant moi et, sans un mot, me roule jusque dans la salle d’opération. Je dois me glisser sur la table. Quelqu’un me dégage l’arrière de la blouse. De chaque côté, on me sort rapidement les bras des manches. L’anesthésiste me plante brutalement une aiguille à l’intérieur du coude. Une voix me demande d’allonger les jambes. J’en étends une. L’autre, je n’y arrive pas. Je ne veux pas qu’ils me touchent. La panique m’envahit. Je voudrais crier mais aucun son ne sort.

 

 

 

À ma droite, une femme sur un brancard, enroulée dans sa couverture. À ma gauche, la même chose, à ceci prêt qu’elle ronfle comme un sonneur ce qui me fait vaguement sourire. Un peu plus loin, trois autres endormies. J’en conclue que l’opération est finie. L’aiguille au creux de mon coude me fait mal mais c’est tout. Aucune douleur ailleurs. Tout d’un coup, c’est la crise de larmes. Impossible de les retenir. Je me redresse. Une infirmière s’en rend compte et me demande de me rallonger. J’esquisse le mouvement mais c’est trop difficile. Je me remets assise. J’enroule mes bras autour de mes genoux. Elle laisse tomber. Je pleure de plus en plus, comme une gamine. Le chirurgien qui a été averti vient se planter devant moi, deux infirmières à ses côtés. Je ne sais pas ce qu’ils me disent mais ça à l’air de les amuser. Ils restent quelques secondes et repartent. Comme les visiteurs d’un zoo qui s’amusent puis se lassent rapidement des simagrées des singes. J’apprendrai plus tard qu’il s’agit d’un choc postopératoire, lié en partie à l’anesthésie générale et qui arrive parfois après une opération portant sur la féminité. Sur le moment, je mets ça au compte du stress et des nuits précédentes bien trop courtes. Je sais que je suis ridicule mais je m’en moque. Il faut que ça sorte. À travers mes larmes, je constate que ma voisine de gauche est réveillée, celle qui est un peu plus loin, à son tour, y va de son concert nasal. Je suppose qu’elle ne devrait plus tarder à ouvrir les yeux. J’ai donc dû ronfler aussi. On me passe enfin un mouchoir, puis un second. Ça me permet au moins de respirer un peu mieux et de me calmer.

 

J’arrive enfin à m’étendre. De chaque côté, on vient m’enlever des fils scotchés un peu partout que je n’avais pas encore vus mais pas l’aiguille. Quelqu’un me roule jusqu’à la porte de sortie. Au passage, on me demande mon numéro de chambre. Je n’en ai strictement aucune idée. Derrière moi, j’entends un « 123 ! » ; il suffisait de regarder ma fiche. Le trajet est court, je suis stockée dans un sas entre deux couloirs.

 

Celui qui est chargé de mon transport n’ira pas plus loin, il m’annonce qu’un autre prendra le relais. Avant de partir, il remonte ma blouse sur mon épaule pour que je sois un peu plus présentable. Cette simple attention et la délicatesse du geste sont si humaines et si inattendues ici que je me remets de nouveau à pleurer doucement. De temps en temps, des gens traversent le sas : je vois apparaître un bras au-dessus de moi – le bouton d’ouverture de la porte est de mon côté du mur – puis un dos qui s’éloigne avant que la porte ne se referme. Pas un mot pour s'excuser vaguement de me passer par-dessus, ils ne me voient pas, je fais partie des objets qui traînent ici. Je m’occupe en faisant le point mentalement sur mon corps : j’ai mal aux adducteurs, un peu au ventre et la contraction musculaire du cou que je subis depuis trois jours est toujours là. Aucune idée du temps qui passe, mon esprit tourne au ralenti.

                           

De retour dans ma chambre, les larmes s’estompent enfin. Je commence à me reprendre. J’envoie un petit mot à ma fille pour lui dire que tout s’est bien passé et qu’il y a des carottes râpées pour midi. Elle n’aime pas les carottes râpées. De toute manière, elle ira manger en ville. Je passe un coup de fil à ma mère pour lui confirmer l’heure de la sortie. C'est seulement à ce moment là qu'on m'enlèvera cette fichue 'aiguille, et qu'on s'apercevra par la même occasion qu'elle s'est enfoncée un peu trop loin. Je reprends ma lecture fastidieuse. La concentration est toujours aussi difficile. Entre deux lignes, je ne peux m’empêcher d’imaginer ce qui s’est passé pendant que j’étais endormie. L’opération est une chose. Mais la sensation d’avoir été à la merci des autres, qu’ils ont fait ce qu’ils ont voulu de mon corps, surtout dans cette partie là, sans que je puisse dire ou faire quoi que ce soit m’angoisse terriblement. J’aurai encore d’autres crises de larmes et quelques nuits d’insomnies avant d’oublier.

 

 

Pas de ruban, juste une bougie

 

– Qu’est-ce que tu fais aujourd’hui ?

– Je vais à un anniversaire !

– Ah bon ?

C’est vrai qu’un anniversaire organisé un après-midi en semaine, ça peut surprendre.

– Et qu’est-ce que tu apportes comme cadeau ?

– Le cadeau… c’est moi !

 

 

D’accord, le canard jaune l’année dernière, c’était très sympa comme idée. Mais un jeune homme bodybuildé, chippendale à ses heures, il me fallait bien ça pour basculer sans nostalgie vers mon second demi-siècle !

 

 

En moyenne, chaque personne possède un testicule

 

– Vous fumez ?

– Oui.

– Vous savez que le premier facteur de risque est le tabac ?

 

Et voilà, c’est reparti pour la leçon de morale du jour. Avec un petit coup de culpabilité en passant : évidemment que je suis responsable de ce qui m’arrive, je n’ai pas une vie irréprochable, je l’ai bien cherché ! Quelques décennies en arrière et c’était parce que j’écoutais du rock. Ou parce que je n’étais pas une épouse fidèle. Ou parce que je n’allais pas à la messe.

 

Si j’avais eu un accident de la route, on m’aurait reproché la vitesse. Facile. Si la météo est pourrie ce week-end, c’est à cause du réchauffement climatique. Évidemment. Et pour tout le reste, c’est la crise. Pratique.

 

C’est à se demander par quel miracle je suis toujours en vie. Je fume, je bois, je ne fais pas de sport, je ne mange pas bio, je me couche tard, je baise, je fais de la moto, bref je vis. Sacré facteur de risque ça.

 

Je ne dis pas que tout ça est faux, c’est juste que la diabolisation, sous quelque forme que ce soit, m’agace au plus haut point. La vitesse et le tabac par exemple – particulièrement prisés actuellement – ont l’avantage d’être du domaine comportemental et, par cet effet de responsabilité, de rendre invisible tout autre élément extérieur. Inutile de chercher plus loin, c’est à cause de ça.

 

 

Dans sa liste statistique, le quatrième et dernier facteur de risque est du domaine psychologique. De quoi y fourrer tous ceux qui ne concordent pas avec les trois premiers cas. Avec ça, hop, tout le monde est bien gentiment rangé dans une case. Je ne lui avais pourtant rien demandé d’autre que de me soigner mais maintenant, je sais que c’est de ma faute. Merci.

 

Soliloque corporel

 

Je n’ai pas le talent d’un Boris Vian pour m’imaginer la croissance d’un nénuphar. De toute manière, il aurait fallu qu’il soit nourri aux hormones mon nénuphar. Au minimum.

 

Non, j’ai juste pensé au sketch de Florence Foresti à propos des filles douées en amour et leur boisson officielle – le kir royal – qui leur fait dire, dès la deuxième gorgée :

« Oh, je suis pompette ! ».

« Pompette ! Moi je ne suis jamais pompette, je suis toujours bourrée, alors, ça ne peut pas m'arriver. Non mais c'est vrai, je ne passe pas par pompette ! Je vais au dernier stade directement. »

 

Pas de stade intermédiaire pour moi non plus. Le virus que j’hébergeais gratuitement – et sans le savoir – depuis plusieurs années a décidé de sortir de l’ombre. En quatre semaines et deux biopsies, il est passé allègrement au niveau trois. Pas le temps de tergiverser, pas le temps de s’apitoyer, à peine le temps de s’inquiéter, il faut enlever.

 

J’ai entendu la sentence dans une relative indifférence. Depuis dix mois, petit à petit mon corps cesse de se battre pour vivre. Depuis l’abcès dentaire à la tendinite, en passant par diverses infections, on pourrait considérer cette rapide évolution comme la cerise sur le gâteau. Quoique…

 

Je voudrais me convaincre que tout va bien, ou presque. Mais ignorer le problème ne le fait pas disparaître pour autant. Mon corps a mal… quelque part dans mon âme.

 

 

« Quand le chagrin ne trouve plus d’issue dans les larmes, ce sont les organes qui pleurent. » (Rimbaud)