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Les yeux gris...... trois mots qui ramènent à la surface de ma mémoire le doux souvenir d’un louveteau…
Le père de mes enfants a toujours beaucoup travaillé. De jour comme de nuit, en semaine comme le week-end. Toujours des choses urgentes à terminer, des clients à satisfaire, un patron qui avait l’art et la manière de jouer avec sa passion pour son métier et son goût du travail bien fait… Je l’avais épousé ainsi, il n’y avait pas de raison qu’il change avec les années. Alors j’avais pris l’habitude de passer de temps en temps à son bureau avec les enfants, le samedi après-midi en revenant des courses ou le dimanche, histoire d’être « en famille ». On s’occupait à dessiner sur les tableaux blancs, jouer avec les ordinateurs ou faire du roller sur le parking de la société s’il faisait beau sinon dans les couloirs. C’est depuis cette époque d’ailleurs que je sais qu’il est très risqué de prendre des virages rapides en « roller sur moquette », dérapage et hématome géant garantis ! Quelquefois, le patron était là aussi le week-end, alors on tâchait d’être plus calmes. Et puis le stagiaire a commencé à venir également le samedi, pour donner un coup de main à mon mari. Il voulait tout apprendre du métier, vite, bien décidé à prouver au monde qu’il était un adulte responsable, et à son père qu’il n’avait plus besoin de lui ni de son autorité. Il n’avait pas encore dix-huit ans. J’aimais le respect qu’il me témoignait, sa façon discrète de faire attention à moi tout en travaillant. Il n’en a jamais rien dit mais il était évident qu’à ses yeux ma situation familiale était choquante. Il tentait au mieux de compenser ce qu’il estimait que mon mari aurait dû faire. Je suis revenue presque tous les samedis. Lui aussi.
Et puis il y a eu cette soirée comme il en arrive de temps en temps dans les entreprises. Quelques bouteilles de champagne pour fêter je ne sais quel évènement. Mon mari n’a jamais aimé les sorties quelles qu’elles soient, mais lorsqu’il s’agissait du boulot, il ne pouvait y échapper. Il s’y rendait contraint et forcé, essayant de faire bonne figure. Pour ma part, je connaissais pratiquement tout le monde dans cette boîte et je passais généralement un bon moment. Mais ce soir là, il n’a tenu qu’une heure. J’ai entendu rapidement un « je me casse » et ne l’ai plus revu. Moi j’avais encore une demi-coupe de champagne à finir, ça ne m’a pas perturbée outre mesure. Quelques instants plus tard, le stagiaire inquiet m’a demandé où était mon mari. Il a eu un moment d’angoisse en apprenant qu’il était parti : « c’est lui qui devait me ramener chez moi, je n’ai pas de voiture ! ». L’inquiétude qui se lisait dans ses yeux gris m’a amusée. L’opportunité de lui servir de chauffeur et me retrouver seule avec lui m’a ravi, c’était une occasion à ne pas louper ! Le trajet n’était pas très long ; alors, le champagne aidant, je n’y suis pas allée par quatre chemins dans mes propos. Si mon offre était des plus claires, ses tentatives pour la refuser étaient bien embrouillées mais tout à fait valables : il était tard, il avait une petite copine, j’étais mariée et en plus la femme de son chef… De nerveux, il est devenu paniqué au fur et à mesure que je démontais ses arguments. Et lorsque j’ai arrêté la voiture devant son immeuble, il en est sorti comme un diable de sa boîte en bredouillant un merci à peine audible. Il n’était encore qu’un grand gamin finalement.
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Trois ans et un divorce plus tard, j’ai reçu un mail publicitaire d’une entreprise luxembourgeoise. Pourquoi est-ce que j’ai lu ce message pour une offre de service qui ne me concernait absolument pas ? Toujours est-il que le signataire n’était autre que ce jeune stagiaire aux yeux gris. Bien sûr, j’ai fait semblant de croire au hasard des fichiers informatiques. Et me suis étonnée d’une telle coïncidence qui nous permettait de renouer contact. Mais cette fois, les choses n’ont pas traîné. Dès le samedi suivant, nous nous retrouvions tous les deux dans un restaurant indien pour un véritable moment de bonheur partagé à se raconter notre vie. Il était toujours aussi beau à vingt-deux ans… et toujours aussi peu assuré mais il le cachait un peu mieux. Cette fois, je l’ai laissé mener les choses, il était évident qu’il savait ce qu’il faisait, j’ai juste suggéré de prendre un verre à la maison… Je me souviens encore de son regard le matin au réveil, il y avait de la fierté dans ses yeux gris.
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C’était il y a cinq ans, je ne l’ai plus revu. Ce soir, j’ai recherché dans mes carnets ce que j’avais noté à cette époque. C’était une période où je venais de me débarrasser non sans mal du merle et où le charognard me dépannait en toute simplicité. Parce qu’ils avaient des noms dans mes écrits. Lui, c’était le louveteau. « J'ai enfin eu un bref message du louveteau : il pense revenir mais ne sait pas trop quand puisqu’ il a une copine sur place. Pas de tristesse mais de la mélancolie, le regret de ne pas pouvoir profiter encore un peu de sa jeunesse, de la douceur de sa peau, de ses yeux gris...
Mais tout ça ne s'adresse à personne. Juste une humeur du moment, pas de réponse à en attendre. »
Couleurs d'automne
On s’était trouvé une petite table ronde au fond, dans ce bar tout en longueur. Juste deux tabourets pour elle et moi. Les copains étaient restés debout près du billard, leur verre de bière à la main.
Je l’avais trouvée étrange la première fois que je l’avais vue. Ou tout au moins différente. Un petit bout de femme pleine d’énergie, la tête bien sur les épaules mais toujours prête à rire, toute en rondeurs sensuelles, de longs cheveux blonds ondulés et d’immenses yeux bleus captivant les regards, elle avait su rapidement se faire accepter de notre groupe. J’aimais la regarder vivre, jouer de son charme naturel. Avec ce mélange de brutalité physique lorsqu’elle chahutait avec les hommes et de douceur et sensibilité toute féminine lorsqu’elle reprenait son sérieux. Elle respirait simplement le bonheur. Petit à petit, au fur et à mesure du temps qui passait, je me suis surprise à penser à elle autrement. Aimer la retrouver. Rechercher sa présence. Être près d’elle. Il m’arrivait de plus en plus souvent de me réveiller avec son image et l’envie de la retrouver à nouveau. De m’endormir en m’imaginant la serrer dans mes bras, la caresser, lui parler de tendresse et de plaisir. Mais jamais l’occasion ne s’était présentée de me retrouver seule avec elle. Jamais d’ailleurs je n’avais cherché à créer une telle situation. J’attendais l’opportunité, sans impatience. Je souhaitais juste qu’elle en arrive à aimer ma présence un peu plus que d’ordinaire. Et puis les routes de nos vies se sont séparées, je ne l’ai plus revue.
Ce soir là, nous nous amusions à regarder d’un œil sélectif les hommes alignés au bar. Elle m’en désigna un discrètement : - Tiens, regarde celui-là, pas mal non ? - Mouais, pas trop mon genre… - Décidément, nous n’avons pas les mêmes goûts ! - Ça c’est sûr, je sais bien que nous n’avons pas les mêmes goûts ; sinon, il y a longtemps que je t’aurais dit que je te trouvais très attirante…
Elle m’a regardée de ses grands yeux bleus amusés, un large sourire illuminant son visage, sans un mot. Jamais je ne l’ai trouvée aussi jolie que ce soir où elle m’a dit non.
En ce premier jour d’automne, c’est avec une jolie rousse toute pétillante que j’ai partagé un verre. Je ne sais pas si elle dira oui, mais je suis sûre qu’elle ne dirait pas non…
Guère d’étoiles ce soir…
Notre histoire avait duré presque deux années. Lorsqu’on me demandait où je l’avais trouvé, j’aimais répondre : « dans mes toilettes » en m’amusant de leur étonnement. Juste parce qu’il travaillait avec le plombier que j’avais engagé pour rénover mes petits coins. C’étaient les copines qui m’interrogeaient. Avec une pointe d’envie. J’en étais fière. On s’était dit que c’était une histoire qui ne durerait pas. Il aimait la liberté que je lui laissais, j’aimais les soirées dans son bar. Il aimait ma façon de voir les choses, ma liberté de pensée, j’aimais quand il me jouait « Nothing Else Matters » et « Stairway to Heaven », ses gaffes et son inaptitude au mensonge. Il m’a fait découvrir la Bretagne, Métallica et les bals folks, je lui ai fait découvrir les plaisirs de la moto, des câlins et de la vie de famille. Nous aimions la bière, les hippocampes et les grasses matinées. C’est le seul que mes enfants ont accepté à la maison. C’est le seul à m’avoir présentée à ses copains. Mais pour que les jolies histoires gardent leur charme, il faut qu’elles avancent. Et nous ne le voulions pas, ni lui, ni moi. Il a encore trop de choses à découvrir. Ma vie est faite, la sienne reste à construire. Plus de vingt ans d’écart entre nous, ça ne s’oublie pas comme ça. Alors, ça a été fini, officiellement. On s’est revu après, quelquefois. Chez moi seulement. Les copains ne devaient rien savoir. J’ai fait avec. Parce que je me devais de m’effacer. Jusqu’à ce qu’après un câlin de fin d’après-midi, il me dise qu’il était content d’être passé parce qu’il avait décidé de rompre le soir même avec sa petite amie du moment et que, comme ça, il ne serait pas influencé par ses envies, ça sera plus facile… C’est bête, mais je l’ai mal pris ! Je n’ai rien dit pourtant, parce que c’est aussi ce que j’aime chez lui, cette sincérité innocente, cette incontournable franchise qu’il a toujours eue envers moi. Mais le petit halo de magie dont je l’entourais encore a disparu brutalement. C’était l’année dernière.
Sa visite de ce matin a rallumé ce petit quelque chose. Oh, rien de bien violent, juste un autre regard, différent. Suffisant tout de même pour que j’y pense toute la journée. Suffisant pour que je me retrouve comme une cloche à la caisse du supermarché sans papiers ni carte bleue. Suffisant pour rayer dans ma tête tous les plans B du samedi soir, soudainement affadis. Il m’a appelé en fin d’après-midi pour me prévenir que ses copains ont prévu d’aller voir Star Wars ce soir, donc il y va. On pourra se voir après. Pas de souci, j’attendrai. J’ai troqué mon baggy contre une jupe, mon sweat à capuche contre un pull ajouré mauve. Et dégusté mon repas spécial duo avec Tom Welling. J’étais retournée devant mon écran lorsqu’il m’a envoyé un texto dans la nuit pour me dire qu’ils allaient tous descendre quelques bières chez un copain. Mais qu’on aura très vite l’opportunité de se retrouver. Comme je ne suis pas sensée exister dans sa vie, j’imagine fort bien qu’il n’ait pas pu refuser cette prolongation de sortie sans risquer de se compromettre.
Aujourd’hui, je me demande si j’ai fait le bon choix, si je n’aurais pas dû me battre contre cette culpabilité de l’empêcher de vivre quelque chose de plus standard comme de fonder une famille rien qu’à lui, plutôt que me battre contre mes sentiments. Il est trop tard maintenant, c’est sûr, mais la question est là. Surtout depuis le mariage de mon copain, il y a quinze jours, avec une femme qui a une douzaine d’années de plus que lui. Et que l’histoire d’amour d’une copine, malgré leurs dix-sept ans d’écart, fonctionne toujours. Et que…
SouvenirsJe roule. Il fait beau. Et chaud. Je vais rejoindre mon copain chez ses parents, pour prendre le café. Je connais bien la route, je la fais souvent. Je les aime bien ses parents. Simples, gentils, sa mère est très dynamique, son père plus discret. C’est l’aîné, trois frères et une sœur. Je me sens bien chez eux. L’impression d’être dans une vraie famille. Chaleureuse.
Ça fait trois ans que je suis avec ce copain. C’était pas prévu pour que ça dure. D’ailleurs, je ne prévois jamais rien. Juste un coup de tête. Quitter la maison. Goûter à la liberté. J’ai débarqué chez lui un jeudi, en début d’après-midi. Encombrée d’un sac marin qui contenait toute ma vie. Bien sûr, il n’était pas là, je ne lui avais rien dit. J’ai stationné trois heures, assise sur les escaliers. Trois heures sur le carrelage froid, le sac entre mes jambes. À regarder ses voisins aller et venir. La zone. C’est ça qui est bien dans ces quartiers oubliés, personne ne vous demande rien. C’est presque normal dans cet univers que de stagner. Quand il est revenu du boulot, s’est étonné de me trouver là. « Je peux venir habiter chez toi ? ». Il ne s’y attendait pas, évidemment ! On s’était vu juste une fois, à une fête d’une copine. Nous avions échangé quelques baisers, pas de conversation. Deux paumés qui mettaient en commun leur solitude. Rien ne rapproche les gens aussi vite qu'une entente triste, mélancolique. J'ai posé mon bagage, je suis restée.
Je roule. Derrière une voiture blanche. Le feu est vert, mais elle se range à droite. Je commence à la doubler. Tout d'un coup, je me rends compte que la voiture vient vers moi. Elle ne s'arrêtait pas, elle voulait tourner à gauche. Le temps vient de ralentir brutalement. J’enregistre un à un chaque élément comme il vient. Je n’ai pas peur, pourtant je sens bien que je suis mal barrée, il y a un truc qui ne va pas. Alors, j’accélère pour passer devant la voiture. Mais ma vieille BMW est un veau. Elle ne répond pas assez vite.
Je suis assise sur le bord du trottoir. Je viens d’enlever mon casque. Je suis de l’autre côté du pont du chemin de fer. Il y a des gens autour de moi. Je ne les regarde pas, je les devine aller et venir. Ils parlent. Leurs paroles forment un halo flou. Je me tiens le poignet gauche en répétant « J’ai mal ». Je ne sens aucune douleur pourtant. Une voix proche de mon oreille me demande un numéro de téléphone. Le seul qui me vienne à l’esprit, c’est celui des parents de mon copain.
Je me réveille. Il fait nuit. Je ne sais pas quel jour on est. La porte de la chambre est ouverte sur le couloir allumé. Je suis dans un lit. J’ai soif. J’ai un tube accroché à un bras, l’autre est plâtré. Il y a un bouton d’appel à côté de moi. L’infirmière rechigne à me donner à boire mais j’insiste. Je retombe dans mon inconscience.
J’ouvre les yeux sur des murs jaunes de soleil. « Diffus sous le scalp », c’est ce qui est marqué sur ma fiche. Drôle d’expression ! L'infirmière a l'air contente de me voir. Me raconte même que, lorsque je suis arrivée, ils m'avaient mis dans une chambre de mecs. C'est plus tard qu'ils se sont aperçu que je n'en étais pas un. Ben oui, avec mon prénom, et puis la moto... Après quelques jours, je peux rentrer chez moi mais je dois rester allongée pendant quelque temps. Je garderai le plâtre plus longtemps. Je lui ai dessiné une fermeture éclair tout du long au plâtre. Ça amusera celui qui m’en libèrera ! L’épave de la moto a été stockée au fond du garage. La roue avant fait un angle droit. L’empreinte du pilier du pont de chemin fer.
25 ans après, je n’ai toujours pas réussi à retrouver les morceaux de souvenirs qui me manquent. Comme l’autre jour, lorsque j’ai descendu la bouteille de Porto chez un copain. Très vite. Trop vite. Les convives étaient ennuyeux. Ou je ne voulais pas faire l’effort de m’y intéresser. Me souviens du repas, de Van Halen à fond, du départ du couple d’amis. C’est tout. Ah si, il me reste une image furtive de la nuit : j’écrase une cigarette au pied d’un lit. Et le lendemain matin, récupérer mes vêtements éparpillés, partir sur la pointe des pieds, les chaussures à la main. Ne pas le réveiller. Ne pas chercher à savoir là. Oublier.
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